Enjeux globaux, peurs nationales
December 01, 2005 / Benoît Chervalier
L'Organisation mondiale du Commerce (OMC) est-elle en mesure de réussir son cycle de négociation?
D'ici quelques jours, les 148 délégations officielles se retrouveront à Hong Kong pour essayer de trouver un compromis sur la libéralisation du commerce mondial, l'abandon de barrières douanières et la suppression de subventions à l'exportation. Des hypothèses contradictoires sont évoquées traduisant le doute des gouvernements sur l'impact réel pour eux et pour les pays pauvres de ces réformes. Sur quelles bases les gouvernements peuvent-ils fonder leurs appréciations ?
Une des clés se trouve dans les résultats que le German Marshall Fund of the United States a publiés dans son second exercice du « Trade and Poverty Survey ».
Menée dans 6 pays (Allemagne, Etats-Unis, France, Italie, Royaume-Uni et Pologne), cette étude entend mettre en relief l'état des opinions publiques à l'égard de la mondialisation, de la libéralisation du commerce et du développement.
Quelques enseignements simples peuvent d'ores et déjà en être tirés. Deux blocs se distinguent clairement : les « pays optimistes » et les « pays pessimistes ». Les premiers sont les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l'Allemagne, les seconds la France et l'Italie. La Pologne semble encore hésitante.
Si les sondés soutiennent majoritairement le commerce international comme principe, ils restent très vigilants quant à son application. Le citoyen européen et américain, s'il se prononce en faveur de la libéralisation des échanges et de l'aide aux pays pauvres, reste avant tout guidé par la défense de ses propres intérêts. Ainsi, la lutte contre la pauvreté est un objectif, et même un souhait, à condition que le développement des pays pauvres ne vienne pas entraver la prospérité des pays riches. Ce sentiment est d'autant plus exacerbé que le pays est pessimiste quant à ses perspectives d'avenir.
Souvent galvaudés, certains termes, à l'instar de la « mondialisation », revêtent une réalité plurielle et provoquent le trouble. La mondialisation ne s'arrête pas aux limites de l'économie, elle peut engager la diversité culturelle ou bousculer les frontières environnementales ou sanitaires. Ainsi, même les pays les plus favorables au commerce international expriment une attitude plus nuancée à l'égard de la mondialisation (47% des Britanniques s'y déclarent favorables contre 39% qui s'y déclarent défavorables, 46% des Américains sont pour et 36% sont contre).
Dans ces conditions, quelques mythes tombent : une majorité de Français, et 46% des Américains, sont favorables à une augmentation des barrières douanières, quitte à provoquer une hausse des prix, compensée par une protection en matière d'emploi. Ainsi, le travailleur est préféré au consommateur. Le moindre prix semble donc avoir trouvé son propre maître : le salarié. La privatisation de pans entiers de l'économie française, et globalement dans l'Union européenne, entamée dans les années 80, était guidée par le souhait de redonner au consommateur la liberté du choix, ce qui se traduisait par une baisse des prix. Ainsi, les monopoles ont été abandonnés et les économies se sont ouvertes. Qui pourrait aujourd'hui se plaindre de l'introduction des compagnies aériennes à bas coûts en France ? Elles ont rendu accessibles les vols courts et moyens courriers sans affecter la pérennité des compagnies « nationales ». Mieux, une compagnie comme le Groupe Air France est aujourd'hui l'une des plus rentables du secteur. A côté de ces fleurons, qui pourraient être identifiés par les sondés comme « multinationales » (82% des sondés européens et américains estiment qu'elles seront les gagnantes d'une libéralisation du commerce), d'autres secteurs ont été plus durement touchés par la libéralisation des échanges ou la compétition nationale et internationale. Il appartient donc à chaque pays de définir ses avantages comparatifs en adoptant une posture offensive tout en assurant des mesures d'accompagnement pour pallier les éventuelles blessures sociales.
Le résultat de cette enquête met en évidence la tentation protectionniste du citoyen. Ayant du mal à définir précisément les contours de la mondialisation, ou même les institutions chargées de la contrôler au niveau commercial (ainsi, 19% des Américains, 21% des Britanniques et 24% des Allemands ne sont pas en mesure de se prononcer positivement ou négativement sur le rôle de l'OMC, ce chiffre montant à 55% en Pologne), le réflexe conditionnel peut amener à souhaiter des mesures de protection sans s'afficher clairement protectionniste.
Restent les faits : les Britanniques demeurent majoritairement optimistes quant à leur propre avenir (90% d'entre eux, pour seulement 43% en France), et reconnaissent les bienfaits du commerce international pour les pays riches comme pour les pays pauvres. On retrouve ici le fameux « win -win[1] » anglo-saxon. De l'autre côté, la France et l'Italie appréhendent plutôt négativement leur propre avenir et celui des pays pauvres : 63% des Français estiment que la libéralisation du commerce aura un impact négatif sur les pays pauvres ; ils ne sont que 46% à le penser en Allemagne et 21% en Grande-Bretagne.
L'attitude de l'Allemagne mérite d'être soulignée : si elle porte sur elle-même aujourd'hui un regard négatif (84% des Allemands se déclarent insatisfaits de leur situation économique actuelle), elle semble résolue à soutenir son modèle de compétitivité qui repose sur une attitude offensive à l'exportation. A ceux qui en doutent, son retour à la croissance passera par son commerce extérieur et non par une relance de la demande intérieure coûteuse en termes de finances publiques. Ainsi, 79% des Allemands se déclarent optimistes pour l'avenir en termes d'échanges commerciaux.
Le défi majeur est là : un risque de décrochage entre les économies occidentales elles-mêmes, ce qui ne serait pas sans risques politiques. Sur les dix dernières années, la croissance allemande a été deux fois plus faible que la croissance britannique et près de deux fois et demi inférieure à la croissance américaine. La croissance française à été de près de 35% inférieure à l'accroissement de la richesse américaine entre 1995 et 2004. La stabilité et la prospérité reposent sur la convergence des économies : il appartient donc notamment à la France et à l'Allemagne d'y veiller si elles veulent rester dans le cercle des puissances économiques mondiales.
Les résultats complets de l'enquête sont disponibles sur le site internet du German Marshall Fund of the US (www.gmfus.org/trade)



