Paris, Berlin, disputez-vous!
June 13, 2005 / Ulrike Guérot
Libération
Executive summary in English with full text in original language below
Germany must help France in the post-“non” by being more demanding, as it was before
Despite the French “no” vote, the Franco-German relationship remains strategic, primordial, and essential for Europe. Nothing will happen without or against France, Germany, or the two combined. All things considered, however, the relationship needs more cooperation. Both countries are perceived as anti-liberal, anti-enlargement, and anti-American, and they both share the blame for this. Germany has forgotten certain key elements of its European policy, and France over-promoted the idea of European-American counterpoise. Now Germany finds itself in a difficult balance — trying to help France find its way in the newly enlarged Europe without being pulled into France’s shrinking refuge. This new, larger Europe needs the Franco-German relationship to expand its perception and enlarge itself, helping to organize the Europe of tomorrow, not yesterday’s small Europe of Charlemagne.
L’Allemagne doit aider la France dans l’après-non en étant plus exigeante, comme elle l’était avant.
Disons-le d’emblée : oui, il faut plus de coopération franco-allemande ! Indépendamment du non français, le couple franco-allemand reste stratégique, primordial, et essentiel pour l’Europe. Il est toujours la condition sine qua non pour le progrès de l’intégration européenne. Rien ne se fera sans ou même contre la France, rien sans ou contre l’Allemagne, ou contre les deux pays. Le tandem franco-allemand reste la condition nécessaire quoique insuffisant de l’avenir de l’Europe.
Mais la France et l’Allemagne doivent retourner au coeur de l’Europe et sortir de leur marginalisation intellectuelle et conceptionnelle croissante. La France et l’Allemagne (et, que l’on le veuille ou non : la France plus que l’Allemagne) sont perçues comme un ensemble antilibéral, antiélargissement et antiaméricain. Les deux pays ont perdu leur crédibilité et l’autorité morale de leur leadership en Europe. L’attitude du couple ces trois dernières années est devenue celle d’un trouble-fête : d’accord pour que l’Europe s’élargisse, mais pas à nos frais. Sinon, on se retire dans une intimité encore plus profonde mais hélas contre-productive, et hautement perturbante pour l’Europe ! La fameuse idée d’une «union franco-allemande» a rôdé assez longtemps dans le débat. Le problème est que ce projet d’Union n’a pas le parfum de quelque chose de bénéfique pour l’Europe tout entière, mais l’odeur pesante d’un droit à l’exclusivité. Le trop d’intimité est une partie du problème plutôt que la solution. Et, il faut qu’il soit permis de le dire : la France et l’Allemagne ont toutes les deux manqué les deux fenêtres de l’histoire, où l’on aurait pu, peut-être, réaliser un approfondissement, une union politique, d’abord sur le plan bilatéral, ensuite pour l’ensemble de l’Europe : en 1994, après le fameux papier sur le «noyau dur» de MM. Schäuble et Lamers, et en 2000, à l’occasion du traité de Nice. Lequel, n’ayant pas abouti à un consentement, s’est transformé en débâcle.
Les fautes sont partagées. L’Allemagne a oublié certains éléments clés de sa politique européenne : soigner le Parlement européen et soutenir une commission forte. L’Allemagne s’est «intergouvernementalisée» dans sa politique européenne, et cela a laissé des traces. Les ambitions mondiales, telles que la demande d’un siège au Conseil de sécurité des Nations unies, n’ont certainement pas contribué à donner de l’Allemagne une image plus «européenne». La France, elle, a trop promu l’idée d’une Europe comme «contrepoids» des Etats-Unis. Or, l’Europe ne doit pas être «contre», ce qui n’exclut pas d’être parfois (très) différent des Etats-Unis. Un réajustement du couple sur le plan transatlantique qui ne manquera probablement pas sous un nouveau gouvernement allemand pourrait avoir un effet bénéfique.
Que faire en attendant ? L’Allemagne doit d’abord impérativement aider la France à organiser «l’après-non». Mais une aide constructive ne doit pas consister à ne faire cause commune qu’avec Paris. Quand bien même la France serait bien intentionnée, l’Allemagne ne peut pas donner un signal plus enthousiaste à la récente initiative de Dominique de Villepin, parce que l’Allemagne a d’autres fonctions dans l’architecture européenne que la France : elle est, et doit rester, le lien avec l’Est et les petits pays. Et elle doit rajouter une position de ponts vis-à-vis des Etats-Unis. Il suffit d’appliquer les lois de la statique pour comprendre que ces trois fonctions souffriraient : une table a quatre pieds, et non pas un. L’union politique uniquement avec la France déchire l’Allemagne, et avec elle l’Europe !
La balance difficile à tenir en ce moment consiste à ce que l’Allemagne aide la France à trouver son chemin vers l’Europe élargie, mais non pas que la France tire l’Allemagne vers son îlot recroquevillé. D’une certaine manière, l’Allemagne doit être plus exigeante avec la France. Comme à l’époque où l’Europe se construisait avec des idées françaises (l’euro), mais à des conditions allemandes. C’est ce principe qui fut trop délaissé dernièrement. Et, avec une certaine nostalgie ironique, on voudrait presque s’exclamer : «France, Allemagne, disputez-vous !» Qu’ils étaient beaux, ces temps, où on se disputait sur le siège de la Banque centrale ou le nom de la monnaie commune. C’est justement l’espace créé par ces disputes entre la France et l’Allemagne, qui permettait aux autres pays de se ranger quelque part au milieu. Plus récemment, les (pro-) positions franco-allemandes ressemblaient plutôt à un trou noir, où les autres pays craignaient de se perdre.
Aujourd’hui, c’est la grande Europe, qui a besoin des initiatives franco-allemandes. Mais pas des initiatives du genre «ambassade commune à Washington» ou «politique industrielle commune». On peut parier que les autres pays ne suivront pas de telles initiatives. Or, le franco-allemand doit être à nouveau au service de l’Europe. Le couple doit s’élargir, s’ouvrir pour et à la grande Europe !
La France et l’Allemagne doivent mettre leurs forces unies dans le panier pour organiser l’Europe de demain et non plus celle d’hier, la petite Europe de Charlemagne. Elles sont maintenant appelées à dessiner la géostratégie de l’Europe. De penser grand. De parler frontières. D’être offensives dans ce débat, au lieu de reculer, se retirer. D’oeuvrer pour que les nouveaux arrivés puissent rentrer dans l’Euro le plus vite possible. Et il faut cesser les débats en «noir et blanc» : l’Europe dans son ensemble n’est ni britannique, ni française, ni protectionniste, ni néolibérale, et elle ne sera jamais l’un ou l’autre. La bataille n’est pas le «noyau intégré» contre la zone de libre-échange. C’est la zone euro de demain qui doit être l’union politique de demain. Et ceci devrait devenir le nouveau projet franco-allemand.
Les deux rencontres de Gerhard Schröder et de Jacques Chirac la semaine dernière ont produit une chose très importante : elles ont focalisé à nouveau les débats sur le budget, le prochain chantier de l’Europe. Les deux chefs ont annoncé des concessions afin de parvenir à un accord. Et Chirac et Schröder ont raison, peut-être comme dernier acte de force, d’exercer cette pression sur le Royaume-Uni.
C’est l’Angleterre surtout qui a poussé à l’élargissement. A Tony Blair de montrer maintenant, que ce n’était pas dans une optique de déstabilisation, mais qu’il est prêt à prendre ses responsabilités y compris financières pour la grande Europe de demain. La diminution du «rabais britannique» est nécessaire pour l’est de l’Europe et la réussite de l’avenir commun. L’Europe politique n’est pas morte, mais il faut qu’elle soit pour tous!
Ulrike Guérot directrice de recherches au German Marshall Fund de Berlin.



